- Écoconception
Adapter la "Méthode de l'écumoire"
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Peut-être avez-vous déjà entendu parler de la méthode de l’écumoire, un format d’atelier de conception imaginé par Damien Legendre de l’agence Lunaweb. Pour ma part, je l’ai découverte lors de l’édition 2024 de Paris Web (un rendez-vous à ne pas manquer si vous vous intéressez à un web plus humain !).
Dans cet article, je vous partage comment je m’inspire de cette méthode lors d’ateliers de lancement de projets web à portée et moyens modestes.
La méthode originale
Les objectifs de la méthode de l’écumoire
La méthode de l’écumoire vise à confronter les idées des concepteurs à celles des utilisateurs concernant les fonctionnalités qui devraient être intégrées à un service numérique donné, afin d’éviter le développement de fonctionnalités lourdes finalement inutilisées.
C’est donc une approche particulièrement adaptée à l’écoconception : le premier levier pour réduire l’impact environnemental d’un service, c’est de ne développer que des services et fonctionnalités réellement utiles, qui répondent aux besoins des personnes.
Le déroulement de l’atelier original
Il s’agit d’un format assez ambitieux, qui implique de réunir pendant au moins 2 heures un groupe de concepteurs et un groupe d’utilisateurs concernés par le service numérique en question. Autour d’objectifs préalablement définis pour le service, on imagine d’un côté et de l’autre les fonctionnalités qui permettraient le mieux d’y répondre.
Les utilisateurs situent les fonctionnalités sur 2 axes selon leur intérêt et leur récurrence d’usage, tandis que les concepteurs se questionnent sur la contribution aux objectifs d’une part, et la “lourdeur” de chaque fonctionnalité d’autre part.
En confrontant les résultats des concepteurs à ceux des utilisateurs, on identifie rapidement les fonctionnalités qu’on pourrait écumer, c’est-à-dire mettre de côté d’emblée.
Pourquoi ne pas l’appliquer telle quelle ?
J’ai souvent l’occasion de travailler pour de très petites organisations, pour des projets à budget et portée limitées, notamment des sites vitrines. Des projets où je travaille seule avec le ou la porteuse de projet, et éventuellement quelques membres de son équipe, voire un ou une collaboratrice externe.
J’interviens aussi souvent dans des organisations qui n’ont pas ou peu l’habitude du design thinking, avec des décideurs qui n’en perçoivent pas (encore) la valeur ajoutée, et qui en découvrent tout juste les méthodes.
Dans ce contexte, il n’est pas forcément évident (ou pertinent d’ailleurs), de consacrer du temps à plusieurs ateliers de conception, et de recruter des utilisateurs pour cela, ce qui rend compliqué d’appliquer telle quelle la méthode de l’écumoire.
Comme je le disais en effet plus haut, la méthode de l’écumoire est ambitieuse dans son format. Mais elle est limpide dans ses objectifs : remettre en question nos préconceptions sur ce qu’on considère nécessaire pour un service numérique, afin d’éviter d’empiler des fonctionnalités finalement inutilisées. Celles-ci existent en effet en (trop) grand nombre dans nos interfaces numériques (on parle par-ci par-là de 45%, mais je ne retrouve pas la source).
La méthode dégradée
Alors quand je n’ai ni le temps ni les moyens, mais que je veux quand même partir sur de bonnes bases pour écoconcevoir un site, j’adapte très librement la méthode de l’écumoire.
Prérequis : s’accorder sur les objectifs
Pour tous mes projets web, je commence par travailler avec mes clients sur les objectifs. Pourquoi on fait ce site ? Qu’est-ce qu’on cherche à accomplir et pour qui ?
Comme ça, on va tous dans la même direction, et il est bien plus facile de cadrer le travail et de prendre des décisions par la suite. Quand je n’ai qu’un atelier de lancement prévu pour un projet, je consacre les 45 premières minutes à la réflexion sur les objectifs à l’aide de plusieurs méthodes d’intelligence collective. Une fois cela fait, je lance la méthode de l’écumoire adaptée, mais sans en expliquer la visée d’écumage.
Questionner grâce au jeu de rôle
Dans la méthode originale, les concepteurs et porteurs de projet sont confrontés aux personnes qui vont utiliser leur service. Dans mon contexte, je n’ai pas d’utilisateurs à portée de main, ou les moyens de les recruter.
Par un formidable tour de passe-passe intitulé empathie, je demande donc à une partie de l’équipe de mon client de se mettre dans la peau des utilisateurs. Ce n’est pas parfait, et je dois souvent rappeler aux participants qu’ils sont censés être des utilisateurs ! Mais le plus souvent, ça ne marche pas si mal.
Les participants qui portent la casquette “utilisateur” discutent avec ceux qui ont conservé leur baskets de “concepteur”, et argumentent sur les fonctionnalités ou contenus qu’il faudrait inclure dans le service numérique. Ils utilisent tous l’axe vertical d’une même matrice, tel que tout ce qui est placé vers le haut “Contribue fortement aux objectifs”, et tout ce qui est placé vers le bas “Contribue faiblement aux objectifs”.
Masquer le second axe
Pour ma part, je place les idées générées par les participants sur l’axe horizontal, entre “Fonctionnalité lourde” et “Fonctionnalité légère” je masque ces libellés pour ne pas limiter a priori les fonctionnalités imaginées.
Lorsque la discussion se termine, et que toutes les idées ont été placées, je révèle l’objectif du second axe, et j’explique en quoi certaines fonctionnalités sont plus lourdes que d’autres. Pour celles qui ont été considérées comme contribuant faiblement aux objectifs, je relance la discussion sur leur nécessité, et le plus souvent ça aboutit à les éliminer.
Les limites de l’approche dégradée
J’espère que je n’ai pas fait hurler les puristes de la recherche UX en évacuant les utilisateurs réels dans mon adaptation. Il est évident qu’on obtiendra de meilleurs résultats et un consensus d’autant plus solide en impliquant des utilisateurs en chair et en os, plutôt que ceux qui vivent dans la tête des concepteurs.
Mais je suis une adepte du faire imparfaitement plutôt que de ne rien faire (et pourtant celleux qui me connaissent bien savent à quel point c’est difficile pour moi !)
Les bénéfices d’adopter cette méthode, même dégradée
Toutes les fois où j’ai utilisé cette adaptation de la méthode de l’écumoire, mes clients et moi en sommes ressortis plus sereins sur la marche à suivre, avec le sentiment d’avancer dans une direction commune.
Le bonus : avec ceux qui découvrent les méthodes du design et l’écoconception, c’est une très bonne entrée en matière. Simple, pas intimidante, ne demandant pas trop d’investissement : ça les implique dans le travail à venir, tout en leur donnant envie de participer à d’autres ateliers par la suite !
Je remercie donc Damien et l’agence Lunaweb d’avoir imaginé cette méthode et de l’avoir partagée (sous licence CC-BY-SA). Si vous en avez l’occasion, je vous encourage à participer à une prochaine démonstration de l’atelier par Damien et ses collègues.
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