- Développement
- Logiciel libre
- Communauté
Contribuer au logiciel libre en tant que designer
Publié le
Il y a quelques temps, j’ai posé sur Mastodon la question « comment les designers peuvent contribuer au logiciel libre ? » Quelques réactions paraphrasées et en vrac :
« J’ai essayé mais c’était l’enfer, soit on ne me répondait pas soit on n’acceptait pas mes propositions, sans discussion constructive. »
« Je le fais mais il a fallu que je m’accroche pour trouver une communauté qui voulait bien de mes contributions. »
« Les designers ne veulent pas travailler bénévolement. »
« On n’a pas vraiment besoin de designers. »
« Les développeurs réagissent aux propositions par l’affect plutôt que par l’analyse. »
Avec cet article, j’essaye de prendre du recul et de proposer quelques pistes.
Pourquoi contribuer au logiciel libre ?
Le logiciel libre, c’est par exemple :
Linux pour un système d’exploitation,
Libre Office pour vos traitements de texte et tableurs,
Firefox pour naviguer sur le web,
Thunderbird pour lire vos mails,
Nextcloud pour stocker vos fichiers et collaborer,
Framadate pour planifier vos réunions,
Penpot pour créer vos maquettes d’interface,
et tant d’autres !
Le logiciel libre, un commun numérique ?
Dans le monde du libre, le code est publié en open-source et peut être lu et analysé par d’autres. Et les créations sont placées sous licence libre. Une licence libre autorise par exemple à :
réutiliser et modifier le code,
distribuer le logiciel (avec parfois certaines limites).
Le logiciel n’est alors plus la propriété d’une entreprise, ou de la personne qui l’a créé, et peut devenir un commun, qui appartient au public et dont l’évolution est gérée par la communauté.
L’écoconception, ou comment ne pas réinventer la roue
Dans le monde de l’écoconception, on aime bien réutiliser, réparer, recycler, etc. Plutôt que de réinventer la roue à chaque projet, et de laisser des bouts de code fermés devenir obsolète, on reprend et on adapte du code existant : on réutilise, on répare, on recycle…
La protection des données et l’indépendance
Dans le monde de la protection des données et de l’indépendance numérique, on aime bien savoir ce qui se passe sous le capot, et s’assurer que nos données ne soient pas captées par des géants qui en font… on ne sait trop quoi (même si on sait un peu quand même).
Le code libre et ouvert aide à nous protéger de cette captation et à nous rendre plus indépendants.
Rendre à la communauté en tant qu’utilisateurs
Dans le monde du libre, on aime bien aussi contribuer à améliorer des logiciels qu’on utilise au quotidien. Les développeurs peuvent le faire en proposant du code, mais comment le faire en tant que designer ?
Pourquoi les designers ne contribuent pas (beaucoup) au logiciel libre
Le monde du logiciel libre est essentiellement constitué de développeurs et développeuses, sans formation au design d’expérience utilisateur ou d’interface. Le résultat : des logiciels libres pas toujours très utilisables ou agréables, et une adoption qui traîne.
Pourtant :
les personnes qui développent ne souhaitent pas particulièrement créer des logiciels compliqués à utiliser,
les personnes qui font du design ne tiennent pas spécialement à travailler seulement pour les géants du numérique.
Alors qu’est-ce qui coince ?
La méconnaissance du libre par les designers
Les designers ne connaissent pas bien le monde du libre et les communautés libristes. Certain·es n’en connaissent même pas l’existence, tandis que d’autres y voient un environnement un peu démodé et sont trop rebutés par les défauts d’interface pour en percevoir la valeur.
La méconnaissance du design par les développeurs
Pour certains développeurs ou développeuses, le design est une vulgaire affaire de couleurs ou de forme des boutons et « on aime ou on aime pas ». Des paillettes, voire de la manipulation, plutôt que de la substance.
Or lorsqu’un·e designer propose une mise en page, une couleur, une typographie, ou un type de composant plutôt qu’un autre, ielle ne se base pas sur ses goûts personnels, mais sur son expérience, ses observations et son analyse du besoin utilisateur. De la substance plutôt que des paillettes donc.
Cette incompréhesion peut empêcher les discussions constructives sur les propositions de design.
Les modes de contribution existants sont mal adaptés au processus de design
Lorsqu’on demande comment contribuer à un projet libre, on se voit le plus souvent répondre « envoie une PR ». Faire une PR pour pull request, c’est le mode de contribution sur des plateformes comme Github : on récupère le code existant, on y fait ses modifications, puis on les propose à la communauté.
C’est tout à fait adapté au code, mais beaucoup moins au design. Qu’est-ce qu’un designer mettrait dans une pull request ?
des captures d’écran ?
des liens vers des maquettes ?
des propositions écrites ?
des questions de recherche ?
Dans le quotidien d’un designer, jamais ces éléments ne sont envoyés dans le vide, sans discussion avant pendant et après. Les échanges asynchrones touchent très vite leurs limites dans ce contexte.
Quelques idées pour les designers
Chercher la rencontre
La première étape, c’est de trouver des projets libres pour lesquels on a envie de contribuer, et de chercher la rencontre avec les développeurs ou développeuses qui y travaillent. On peut le faire sur des réseaux comme Mastodon, qui regorge de libristes, lors d’évènements dédiés au libre, ou farfouiller sur Contribulle.
Contribuer avec la recherche UX
Plus facile que d’envoyer une maquette qui restera peut-être lettre morte, on peut proposer de contribuer par de la recherche ux : des questionnaires, des entretiens, voire des tests lors d’évènements communautaires. C’est un moyen de confronter l’outil à ses utilisateurs, et d’appuyer les améliorations ux sur des observations plutôt que sur des suppositions.
Quelques idées pour les communautés libristes
Préciser la place possible des designers dans les règles de contribution
Si vous souhaitez accueillir des contributions de designers sur votre projet libre, vous pouvez faciliter les choses en :
gardant une trace de vos choix de conception,
indiquant les modes de contribution possibles pour les designers dans votre contributing.md.
Adopter la critique constructive
Face à des propositions visuelles, évitez autant que possible les réactions basées sur vos goûts. Si vous ne comprenez pas une proposition, questionnez-en la pertinence au regard de ce que vous savez de vos utilisateurs, de contraintes techniques, ou d’autres arguments.
Maintenir un fichier de design ouvert
Le niveau au-dessus, et mon rêve secret, ce serait que les projets libres maintiennent un fichier de design (Figma ou Penpot par exemple) ouvert. Tout designer pourrait alors en extraire les éléments qu’il ou elle a envie de retravailler, et soumettre ses propositions à la communauté avant de les intégrer au fichier maître, le cas échéant.
Et moi, qu’est-ce que je fais ?
Ma première contribution officielle est cet article : j’espère qu’il permettra de s’interroger, de découvrir, de discuter.
Le deuxième chantier, c’est ma participation à la création d’une communauté logiciel libre au sein de Designers Éthiques. Les premiers échanges sont enthousiasmants !
La communauté a pour objectifs :
Favoriser les contributions aux logiciels libres de la part de designers,
Porter des réflexions sur la place du design dans le logiciel libre,
Porter des réflexions sur le design libre (rendre les fichiers de design accessibles et réutilisables librement).
Afin de provoquer la rencontre, nous planifions notre première design clinic pour le mois de juin 2026. La design clinic sera une session de travail avec :
2 designers,
des développeurs ou développeuses d’un projet libre,
pour des conseils personnalisés,
en public.
Pour proposer votre projet ou participer à la communauté, rendez-vous sur le canal dédié du Mattermost des Designers Éthiques. Pour assister aux rencontres, suivez vos réseaux !
Références
Le design dans le libre : pistes de réflexion, par Marie & Julien (article, 2017)
Cet article et tous les articles de ce blog sont sous licence CC-BY-SA.